Publié le 11 mars 2024

Contrairement à l’idée reçue, le football n’est pas né en Angleterre au XIXe siècle. Il est l’héritier direct de jeux populaires médiévaux, comme la soule française et le Calcio Storico florentin. Cet article retrace cette filiation oubliée et montre comment la violence rituelle et l’identité locale de ces pratiques ancestrales ont été « domestiquées » pour donner naissance au sport le plus populaire de la planète.

Quand on évoque l’histoire du football, une date revient comme un repère absolu : 1863, année de la fondation de la Football Association à Londres. On imagine alors des gentlemen victoriens en chapeau haut-de-forme, posant les bases d’un sport civilisé sur le gazon frais de Cambridge. Si cette date marque bien un tournant décisif, celui de la codification, elle occulte une histoire bien plus ancienne, plus chaotique et infiniment plus fascinante. Le football moderne n’a pas été inventé ex nihilo dans les prestigieuses universités anglaises ; il est le fruit d’une longue évolution, la canalisation d’un chaos populaire qui s’exprimait avec fureur depuis des siècles à travers l’Europe.

Cette vision académique oublie que l’essence du football – un ballon, deux camps et un objectif à atteindre – est une pulsion quasi universelle, dont les manifestations ont jalonné l’histoire sous des formes d’une incroyable brutalité. Avant d’être un sport de gentlemen, le football fut un défouloir paysan, une affaire d’honneur citadin, une violence ritualisée servant de ciment à des communautés entières. La véritable histoire de ses origines n’est pas celle d’une invention, mais bien celle d’une domestication : comment a-t-on transformé des affrontements de masse en un jeu aux règles strictes ?

Pour comprendre la genèse du phénomène mondial qu’est le football, il faut donc remonter le temps. Il faut abandonner les pelouses verdoyantes de Wembley pour les champs boueux du Moyen-Âge français et les piazze surchauffées de la Florence des Médicis. C’est un voyage aux sources d’une passion populaire, à la découverte de la filiation culturelle qui lie la soule, le Calcio Storico et le jeu que nous connaissons aujourd’hui.

Ce guide vous propose une immersion dans cette histoire profonde et méconnue. En explorant les ancêtres du football, nous verrons comment l’esprit de clocher, la fierté locale et même une certaine forme de violence contrôlée ont été progressivement polis et structurés pour devenir le spectacle planétaire qui captive des milliards d’individus.

La soule, ce jeu brutal du Moyen-Âge : quand la France inventait un ancêtre du football (et du rugby)

Bien avant que le football ne soit codifié, les campagnes françaises et normandes étaient le théâtre d’un jeu populaire d’une rare intensité : la soule, ou choule. Loin des règles policées, il s’agissait d’un affrontement massif entre deux villages, ou les jeunes d’une même paroisse, dont l’objectif était de ramener un ballon de cuir rempli de foin ou de son dans un lieu défini, souvent le parvis de l’église adverse ou une simple mare. La première mention écrite de cette pratique en France remonte à 1147, attestant de son ancrage profond dans les traditions médiévales.

Le terrain n’avait pas de limites fixes : il pouvait s’étendre sur plusieurs kilomètres, à travers champs, forêts et rivières. Tous les coups, ou presque, étaient permis pour s’emparer de la « soule ». On jouait aussi bien au pied qu’à la main, ce qui en fait un ancêtre commun au football et au rugby. Ce chaos populaire n’était pas qu’un simple divertissement ; il s’agissait d’un véritable rituel social, renforçant la cohésion et l’identité d’une communauté face à une autre. La violence y était omniprésente, mais elle était acceptée, canalisée dans le cadre de cet événement collectif qui réglait symboliquement les rivalités locales.

Sa nature incontrôlable et sa brutalité ont rapidement attiré l’attention des autorités. Le pouvoir royal, tant en France qu’en Angleterre, a tenté à de multiples reprises de l’interdire. En 1331, le roi d’Angleterre Édouard III proscrit sa pratique, jugeant qu’elle détournait ses sujets d’un entraînement plus utile militairement : le tir à l’arc. Ces interdictions répétées montrent à quel point la soule était profondément enracinée. Malgré les risques et les édits, le jeu a perduré, preuve de la force de ces traditions populaires face à un pouvoir centralisateur qui cherchait à les « civiliser ».

Le Calcio Storico : le jeu le plus violent du monde est-il un ancêtre du football ?

Si la soule était une affaire de ferveur rurale, la Renaissance italienne a vu naître son équivalent urbain et aristocratique : le Calcio Storico, ou « football florentin ». Pratiqué sur la Piazza Santa Croce à Florence, ce jeu oppose encore aujourd’hui quatre équipes représentant les quartiers historiques de la ville. Chaque équipe de 27 joueurs, les calcianti, doit marquer des buts (caccia) dans les filets adverses par tous les moyens possibles. Le jeu combine des éléments de lutte, de boxe et de rugby dans un spectacle d’une violence ritualisée inouïe.

Loin d’être un simple pugilat, le Calcio Storico est un héritage direct de l’harpastum romain et est imprégné d’un profond sens de l’honneur et de l’identité citadine. Il ne s’agit pas seulement de gagner, mais de défendre les couleurs de son quartier avec courage. Contrairement à la soule, ce jeu était très structuré et codifié de longue date. Le premier règlement officiel a été rédigé en 1580 par le comte Giovanni De Bardi, preuve qu’une recherche de règles existait bien avant les Anglais.

Reconstitution atmosphérique du Calcio Storico dans les rues de Florence

Le Calcio Storico peut donc être considéré comme un cousin sophistiqué et spectaculaire du football. Il partage avec lui l’idée d’un terrain délimité, de deux équipes distinctes et de buts à marquer. Mais surtout, il incarne à la perfection la notion de fierté locale et de rivalité territoriale qui deviendra l’un des principaux moteurs émotionnels du football moderne. Le derby milanais ou romain n’est, en un sens, qu’une version édulcorée de ces affrontements florentins.

Les « Cambridge Rules » : comment une réunion d’étudiants a changé le football à jamais

Au milieu du XIXe siècle, les Public Schools anglaises (les écoles privées de l’élite comme Eton, Harrow ou Rugby) pratiquaient chacune leur propre version du « football ». Certains autorisaient le jeu à la main et les contacts violents (le « dribbling », qui consistait à frapper les tibias de l’adversaire), tandis que d’autres privilégiaient le jeu au pied. Cette diversité empêchait les rencontres inter-écoles. Le besoin d’un code unifié se fit alors sentir, non pas pour inventer un sport, mais pour permettre à des jeunes gens de bonne famille de jouer ensemble.

C’est dans ce contexte qu’a lieu un événement fondateur. En octobre 1848, des représentants de plusieurs écoles se réunissent à l’Université de Cambridge pour rédiger un ensemble de règles communes : les fameuses « Cambridge Rules ». Ces règles constituent la première grande tentative de synthèse et de « domestication » du football. Elles marquent un choix décisif : le jeu se pratiquera exclusivement au pied, et les coups les plus violents seront proscrits. C’est l’acte de naissance du « dribble » moderne, celui où l’on esquive l’adversaire plutôt que de l’attaquer.

Ce processus de codification culmine le 26 octobre 1863, lorsque onze clubs londoniens se réunissent à la Freemasons’ Tavern et fondent la Football Association (FA). Leur mission est claire : établir des règles définitives pour organiser la pratique. C’est à ce moment que la rupture avec le futur rugby devient officielle. Le football moderne est né : un jeu basé sur l’habileté technique, la stratégie collective et le respect de règles claires, loin du chaos populaire de la soule. Le sport est désormais prêt à être exporté.

Plan d’action : les étapes de l’unification des règles

  1. Inventaire des pratiques : Lister les différentes règles existantes dans chaque « club » ou école (jeu à la main, types de contacts autorisés, hors-jeu).
  2. Identification du tronc commun : Repérer les éléments fondamentaux partagés par tous (un ballon, deux camps, un but à marquer).
  3. Arbitrage des divergences : Prendre des décisions claires sur les points de friction majeurs (ex: autoriser ou interdire le jeu à la main).
  4. Rédaction d’un code écrit : Formaliser les décisions dans un document clair, concis et non ambigu pour éviter toute interprétation.
  5. Création d’une instance régulatrice : Mettre en place une autorité (une fédération) chargée de faire appliquer les règles et de les faire évoluer.

Comment le football est-il arrivé en Argentine, au Brésil ou en Italie ? L’histoire des pionniers anglais

Une fois « domestiqué » et codifié, le football n’est pas resté confiné aux îles Britanniques. Au contraire, il a suivi l’expansion de l’Empire britannique tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle. Les premiers missionnaires du football n’étaient pas des sportifs professionnels, mais des ingénieurs, des marins, des commerçants et des étudiants anglais expatriés aux quatre coins du monde.

L’histoire de son arrivée en France est emblématique. Les premiers à taper dans un ballon rond sur le sol français, dans les années 1870, étaient des expatriés britanniques. Installés dans les grands ports comme Le Havre ou Bordeaux, ou à Paris, ces marchands et travailleurs ont simplement recréé les loisirs de leur pays d’origine. Le Havre Athletic Club, fondé en 1872, est ainsi le plus ancien club français, initialement créé pour la pratique de l’athlétisme et du rugby-football par des résidents britanniques.

Vue atmosphérique d'un port français du 19e siècle avec les premiers joueurs de football

Ce schéma s’est répété partout. En Argentine, ce sont les cheminots anglais qui organisent les premiers matchs. Au Brésil, c’est Charles Miller, un Brésilien d’origine écossaise revenu de ses études en Angleterre avec deux ballons dans ses bagages, qui est considéré comme le « père » du football brésilien. En Italie, les clubs de Gênes et de Turin sont fondés par des industriels et des commerçants britanniques. Le football s’est ainsi diffusé comme une innovation culturelle, adoptée d’abord par les élites locales fascinées par le modèle anglais, avant de se propager à toutes les couches de la société.

Le premier match international de l’histoire : quand l’Écosse et l’Angleterre inventaient la rivalité

La diffusion du football a rapidement mené à l’organisation de compétitions, et avec elles, à la naissance des rivalités nationales. L’acte fondateur de cette nouvelle dimension du sport est sans conteste le tout premier match international officiel de l’histoire. Il a eu lieu le 30 novembre 1872 à Glasgow, et a opposé l’Écosse à l’Angleterre. Devant 4 000 spectateurs, les deux équipes se sont séparées sur un score nul et vierge de 0-0, mais l’essentiel était ailleurs : la confrontation entre nations était née.

Cette rencontre a posé les bases de ce qui allait devenir le cœur du football : la représentation d’une identité collective, d’une nation. Les vieilles rivalités de clocher de la soule trouvaient leur prolongement à l’échelle des pays. Le style de jeu lui-même reflétait déjà des cultures différentes : les Anglais pratiquaient un jeu plus direct et physique, tandis que les Écossais développaient un jeu de passes courtes et de combinaisons, préfigurant le « tiki-taka ».

Pour la France, il faudra attendre encore un peu. Le 1er mai 1904, à Bruxelles, l’équipe de France dispute son tout premier match international contre la Belgique. Les joueurs, qui ne sont pas encore « les Bleus », évoluent en blanc et arrachent un match nul 3-3. Ce match marque l’entrée de la France dans le concert des nations du football. Le premier match de compétition, lui, aura lieu aux Jeux Olympiques de Londres en 1908, et sera bien plus douloureux : une défaite 9-0 contre le Danemark, qui montre le chemin qu’il reste à parcourir pour le football français naissant.

Un ballon, deux buts : comment la simplicité du football a conquis la planète

Si la codification anglaise et l’expansion britannique expliquent sa diffusion initiale, la conquête planétaire du football tient à une raison plus profonde : sa simplicité fondamentale. À la différence d’autres sports qui nécessitent un équipement complexe ou un terrain spécifique, le football peut se jouer partout, avec presque n’importe quoi en guise de ballon. Deux pierres pour faire les buts, un terrain vague, et le jeu peut commencer. Cette accessibilité universelle est l’héritage direct des jeux populaires dont il est issu.

C’est cette simplicité qui lui a permis de transcender les barrières culturelles et sociales. Dans les favelas de Rio, les rues de Kinshasa ou les banlieues de Paris, le football est devenu un langage commun, un espace de liberté et d’expression. Il ne requiert pas de moyens financiers, seulement de l’ingéniosité et de la passion. C’est ce qui explique pourquoi il a été adopté si massivement par les classes populaires du monde entier, devenant pour beaucoup un rêve d’ascension sociale.

Cette universalité se reflète dans l’infrastructure même du sport. En France métropolitaine, par exemple, on dénombre près de 37 000 terrains de football, des stades professionnels aux simples terrains municipaux. Cette densité, inégalée par les autres sports, témoigne de son statut de pratique culturelle de premier plan. Le football n’est pas seulement un spectacle, c’est une activité qui rythme la vie de millions de personnes, un point de rencontre social essentiel. Sa force réside dans cette dualité : être à la fois un show mondialisé et un simple jeu de quartier.

Des terrains sans limites aux rectangles de la FIFA : l’histoire des dimensions du terrain

L’un des symboles les plus forts de la « domestication » du football est la définition du terrain de jeu. Les ancêtres comme la soule se déroulaient dans un espace ouvert, quasi infini, où le paysage lui-même faisait partie du jeu. Les buts pouvaient être des villages entiers distants de plusieurs kilomètres. L’idée même d’un espace délimité et standardisé était totalement absente. Le jeu était une conquête de territoire à grande échelle.

La codification du XIXe siècle a radicalement changé cette vision. Pour rendre le jeu juste, observable et praticable en un temps raisonnable, il était impératif de le contenir dans un cadre défini. Le rectangle est né de cette nécessité pratique. Les premières « Laws of the Game » de 1863 spécifiaient déjà la présence de poteaux de but et de lignes, mais les dimensions restaient très variables.

Ce n’est qu’avec la création de l’International Football Association Board (IFAB) en 1886, l’organe qui régit encore aujourd’hui les lois du jeu, que les choses ont commencé à se standardiser. L’introduction de la surface de réparation en 1902, par exemple, a été une étape cruciale pour clarifier les règles concernant le gardien de but et les fautes. Aujourd’hui, les dimensions d’un terrain international sont strictement encadrées par la FIFA : une longueur comprise entre 100 et 110 mètres, et une largeur entre 64 et 75 mètres. Ce rectangle vert, devenu une icône mondiale, est l’aboutissement d’un long processus visant à enfermer le chaos originel dans un cadre rationnel et équitable.

À retenir

  • Le football moderne n’est pas une pure invention anglaise, mais l’héritier de jeux populaires médiévaux comme la soule française et le Calcio Storico italien.
  • La codification, notamment via les « Cambridge Rules » de 1848, a servi à « domestiquer » ces pratiques violentes et chaotiques pour les rendre compatibles avec les valeurs de l’élite victorienne.
  • La diffusion mondiale du football au XIXe siècle est directement liée à l’expansion commerciale et culturelle de l’Empire britannique, portée par les expatriés.

Pourquoi le football est-il bien plus qu’un simple sport en France ?

Aujourd’hui en France, le football n’est pas seulement le sport le plus populaire ; il est un véritable phénomène culturel qui transcende les générations, les origines sociales et géographiques. Avec près de 2,2 millions de licenciés selon les derniers chiffres de la FFF, il représente une force sociale et un vecteur d’intégration sans équivalent. Mais cette place centrale n’a pas toujours été une évidence.

Contrairement aux idées reçues, le football en France n’a pas toujours été un sport populaire. À ses débuts, il était pratiqué par une certaine élite avant de devenir un vecteur de culture populaire et un rêve d’ascension sociale.

– L’historien, Les-docus.com

Comme le souligne cette analyse, le football a d’abord été un loisir importé par les Britanniques et adopté par la bourgeoisie française à la fin du XIXe siècle. Il a fallu des décennies pour qu’il infuse dans les classes populaires et devienne un miroir des espoirs de la société. Des événements fondateurs ont cimenté ce statut. La victoire en Coupe du Monde 1998 a été un moment de communion nationale sans précédent, symbolisé par l’équipe « black-blanc-beur » qui a offert au pays une image idéalisée de son unité dans la diversité.

Cette victoire a non seulement ancré définitivement le football au cœur de l’identité française, mais a aussi provoqué un engouement massif, des clubs de jeunes aux ligues professionnelles. Le football est devenu le théâtre où se jouent les passions collectives, les fiertés locales à travers les clubs, et les rêves de réussite individuelle. Il est bien plus qu’un jeu : c’est une narration collective, un puissant marqueur identitaire et un espace où se projettent les tensions et les aspirations de la société française tout entière.

L’histoire du football est donc celle d’une double métamorphose : celle d’un jeu populaire devenu un sport mondial, et celle d’un sport devenu un pilier de l’identité culturelle en France. Pour approfondir votre compréhension et la mettre en pratique, analyser l’histoire de votre propre club local peut être une première étape fascinante.

Rédigé par Élise Perrin, Grand reporter spécialisée dans le sport, Élise couvre les grandes compétitions internationales pour divers médias français depuis plus de 20 ans. Elle a interviewé les plus grandes légendes du jeu et couvert six Coupes du Monde sur le terrain.